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QUI CROIRE OU QU'Y CROIRE (Anne de Fouquet-Guillot)

Je partirai pour ce bref exposé d'une remarque fort banale. Dans le cours d'une cure, il peut m'arriver, comme analyste, d'y croire ou de n'y pas croire. Y croire: "ça va marcher, les choses avancent, il/ elle dit des choses intéressantes... ". N'y pas croire: "ça ne donne rien, rien n'avance, on se demande ce qu'il/elle fait là "...Or de telles considérations n'ont, pour autant que j'ai pu en juger, pas d'incidence sur le déroulement de la cure. Ce qui amène logiquement la question suivante: en tant qu'analyste, quelle est ma croyance? A quoi crois-je, ou ne crois-je pas? Et comment cela influe-t-il ou non sur le cours de la cure?
Mes principales sources pour ce travail sont l'article de Freud: "Construction dans l'analyse ", le texte de Lacan: "Fonction et champ de la parole et du langage ", l'article d'Alain Harly: "Vérité et/ou suggestion "paru dans le Bulletin AFI de Juin 92, et le livre de Christiane Lacôte: " L'inconscient ".
Je pourrais croire au désir exprimé par l'analysant que ça change, à la sincérité de sa demande, à sa bonne volonté, à sa bonne foi, ou aussi bien, c'est tout un, à sa mauvaise foi, il ferait de la résistance, il ne voudrait rien changer, refuserait de renoncer à la jouissance de son symptôme, bref, mettre les choses du côté de l'intentionnalité. Ce serait nier purement et simplement la dimension de l'inconscient et de la répétition. Exemple clinique: une analysante, femme battue par un mari alcoolique, trouve de multiples raisons de rester avec lui (financières, nécessité de soutenir son mari qui s'effondrerait si elle le quittait ) tout en s'en plaignant.
Rien ne change pendant des années. Puis, un jour, elle amène dans le cours de la description de la vie familiale le souvenir suivant, évoqué sans relief particulier: sa mère, dans certaines circonstances, intimait à l'une de ses filles l'ordre de prendre sa place dans le lit conjugal à côté du père ivre qui d'ailleurs ne se livrait à aucune conduite déplacée à l'égard de sa fille. La patiente finissait par accepter l'injonction maternelle. L'étonnant, dans sa manière d'en parler, tenait à ce que tout ceci semblait presque aller de soi. Stupéfaction de l'analyste, du style: " comment! votre mère vous demandait une chose pareille? "Quelques temps après, cette femme, dans les mêmes conditions qui la faisaient rester, quitte définitivement son mari. On voit là comment l'exclamation de l'analyste a fait coupure, isolant quelque chose qui semblait aller de soi dans le discours et l'existence de la patiente, pour introduire la question d'un ordre symbolique non respecté dans cette affaire, ainsi que celle de la place occupée par la patiente en réponse à l'injonction de l'Autre, et repérer le poids, l'existence de ce réel. Cependant, nous relèverons que les éléments ici fournis ne nous permettent pas de savoir si la réponse de l'analysante : " quitter son mari ", à l'exclamation de l'analyste, est : un acte mieux averti, un passage à l'acte sans symbolisation, un effet de suggestion à une demande supposée de l'analyste .Quoi qu'il en soit, nous voilà loin d'une quelconque intentionnalité du style: "elle ne veut pas que ça change ".
Je pourrais croire à mon savoir théorique, mon savoir-faire technique, susceptibles d'assurer le bon déroulement de la cure(style j'ai lu Lacan, Freud et quelques autres, je suis analysée, je sais ce qu'il faut savoir).Il y aurait positivation du savoir sous forme d'une somme de connaissances .Ce serait prendre une position de maîtrise moïque (je dirige l'analysant grâce à mes connaissances), oubliant que mon savoir ne peut valoir comme garantie puisque " toute interprétation de ma part sera reçue par l'analysant en fonction du personnage qu'il m'impute d'être dans le transfert " .Ce serait aussi oublier, dans cette illusion d'une maîtrise de l'analyse, qu'il ne s'agit pas ici de communication linéaire entre deux personnes, mais d'un dispositif dans lequel, selon la célèbre formule de Lacan, "l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée", et que donc c'est "sa réponse, incluse dans sa parole, qu'il entendra, et non la mienne". Ce qui ne m'autorise d'ailleurs pas pour autant à dire n'importe quoi. Ceci reprend la question de savoir pourquoi il est nécessaire, pour être analyste d'être soi-même passé par l'analyse, ce qui n'a pas toujours été le cas, puisque à l'époque de Freud nombre d'analystes n'étaient pas passés par le divan. Donc qu'est-ce que les connaissances théoriques ne nous permettent pas de savoir? De surcroît, ce serait oublier que je ne suis pas là en tant que moi, et que ce n'est pas à moi que s'adresse l'analysant, mais à un Autre, Autre à partir duquel s'est forgé son désir, et qu'il ne s'agit pas dans cette affaire d'une histoire entre deux personnes. Enfin, cela éluderait la dimension du réel, éjecté de la cure puisque non soumis à cette illusoire maîtrise, au lieu d'y trouver sa place comme dimension de l'impossible. Exemple clinique: une analysante, qui a jusque-là beaucoup parlé de sa mère, mais presque pas de son père, amène un jour un souvenir heureux centré sur un objet qui se révèle associé au métier de son père. Elle valide l'interprétation de l'analyste posée sous forme d'une question sur l'association entre le bonheur du souvenir et le lien de l'objet avec le père. Son loisir favori est également centré sur cet objet. Puis après avoir dit: "oui, c'est bien ça", elle ajoute: "mais je ne veux absolument pas parler de mes relations avec mon père". Et elle arrête l'analyse quelques séances plus tard.
Je pourrais croire en l'entière vérité des paroles de l'analysant, qui se suffiraient à elles-mêmes en tant que savoir total, et seraient en quelques sorte l'expression de son inconscient. L'analyste aurait là une fonction de simple témoin enregistreur, tout le travail se ferait du côté de l'analysant. L'analyse pencherait alors du côté de la révélation. D'une part, ça éluderait la différence que fait Lacan entre parole vide ( "cette entreprise de séduction tentée sur l'autre par les moyens où le sujet met sa complaisance et où il va engager le monument de son narcissisme" ) et parole pleine( "celle qui fait acte et après laquelle un sujet se retrouve autre qu'il n'était avant"). D'autre part, ce serait oublier que l'inconscient est un savoir insu du sujet et que pour qu'il entende quelque chose de cette organisation signifiante, il est nécessaire qu'un traducteur s'en fasse l'écho: Lacan parle d'une "ponctuation heureuse qui donne son sens au discours du sujet". Du fait du refoulement, il faut que ça passe par un autre pour être entendu, par un autre qui entend ce que dit sans l'entendre l'analysant. Il ne s'agit donc pas de chosifier l'inconscient, d'en faire une sorte de circuit langagier qui fonctionnerait pour lui-même hors adresse, hors interlocution. Lacan précise bien que " l'inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel, qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir son discours conscient ".Ou encore: " les psychanalystes font partie du concept de l'inconscient puisqu'ils en constituent l'adresse ".On peut même dire que l'analysant serait mis dans ce cas par l'analyste en position de Autre et non plus, comme tout un chacun, d'assujetti au signifiant. Donc il ne suffit pas pour l'analyste de croire à l'inconscient. Exemple clinique: une analysante intelligente, brillante, qui a quelques connaissances en psychanalyse, associe, se remémore, tout cela bien, sans fautes, sans défaut. Alors, à qui s'adresse ce sans faute ?Question non posée à l'époque par l'analyste, mais qui ne devait pas tarder à recevoir réponse .A l'occasion d'une question de l'analyste sur des histoires d'organisation domestique, entendue par l'analysante comme la reprise par celle-ci d'un raisonnement(d'un signifiant) maternel, se déclenche l'agressivité de la patiente : " vous parlez comme ma mère" dit-elle , furieuse. Puis, quelques temps plus tard, elle arrête l'analyse puisque "maintenant, tout va bien, je vais bien ".Répétition de ce qui s'était passé dans la cure précédente. De la mère, nous retiendrons l'intelligence évoquée par sa fille comme une qualité maîtresse .On entend comment l'entreprise de séduction, mais aussi de rivalité était adressée à la mère qui en a pris pour son grade dès que l'analyste a ouvert la bouche. Pendant tout ce temps de l'analyse, la vérité du discours était là (ce que Lacan appelle la partie significative ), dans cette entreprise.
Au total, après cet inventaire non exhaustif, que reste-t-il? Un certain vide, peut-être. Alors pourquoi ne pas nous tourner vers Freud. Dans le cours d'une cure, à quoi croyait-il, sur quoi se guidait-il? Prenons donc ce merveilleux texte, " Construction dans l'analyse ".Qu'est-ce qui permet à l'analyste de croire à l'effectuation d'un travail proprement analytique? Ce travail se joue sur deux scènes distinctes. L'analysant doit se remémorer ce qui a été vécu et refoulé, l'analyste est là pour " d'après les indices échappés à l'oubli, construire ce qui a été oublié." Il y a donc deux parties dans le travail analytique, liées par la communication à l'analysé de la construction de l'analyste. Freud nomme interprétation ce qui se rapporte à un élément isolé(acte manqué, idée incidente)mais préfère le terme de construction en ce qui concerne une suite d'événements oubliés. Qu'est-ce qui lui permet de se lancer dans une telle entreprise de construction(ou de reconstruction pour reprendre sa comparaison avec l'archéologie) ?Une certitude: "l'essentiel est entièrement conservé, même ce qui paraît complètement oublié subsiste encore de quelque façon et en quelque lieu, mais enseveli, inaccessible à l'individu. Comme on le sait, il est douteux qu'une formation psychique quelconque puisse vraiment subir une destruction totale ".Pourquoi une certitude et non une croyance? Parce qu'il s'agit du savoir acquis par la pratique de sa propre analyse et de celles de ses patients. Lacan s'appuie sur cette même certitude: "l'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge. C'est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée; le plus souvent déjà, elle est inscrite ailleurs. "
Alors, comment s'y prend Freud? L'analyste communique sa construction à l'analysé qui y répond de différentes manières possibles. Le oui et le non ne sont pas en eux-mêmes significatifs pour différentes raisons (transférentielles entre autres).L'inexactitude de la construction ne porte pas vraiment à conséquences et se traduit par une absence de réaction dans le cours de l'analyse .L'exactitude va entraîner des confirmations indirectes, les seules fiables: afflux de souvenirs, associations d'idées voisines, analogues à celles de la construction, aggravation des symptômes, contradiction directe dans laquelle s'insinue un acte manqué(qui donc retourne la contradiction en confirmation).Selon une suite d'actions et de réactions en chaîne sur un rythme binaire, "l'analyste achève un fragment de construction et le communique à l'analysé pour qu'il agisse sur lui; à l'aide du nouveau matériel qui afflue, il construit un autre fragment qu'il utilise de la même façon et ainsi de suite jusqu'à la fin. "Il me paraît très intéressant dans ce texte de Freud de noter qu'il ne s'agit pas de rechercher exactement une réalité passée, mais plutôt de proposer à l'analysant une fiction, une histoire, une narration, un texte, donc une suite de signifiants, censés rendre compte de ce qui s'est passé pour lui. Ce texte, l'analysant le validera ou non, le fera sien ou non, l'intégrant ou non à son histoire parlée, le subjectivant ou non. C'est sur ce texte que portera ce que Freud nomme la confirmation ou le rejet par le patient, et c'est donc cet agencement signifiant qui sera agissant, beaucoup plus que le fait de retrouver exactement le souvenir refoulé de la réalité. Freud insiste là-dessus: "très souvent, on ne réussit pas à ce que le patient se rappelle le refoulé. En revanche, une analyse correctement menée le convainct fermement de la réalité de la construction, ce qui du point de vue thérapeutique a le même effet qu'un souvenir retrouvé. "Il s'étonne d'ailleurs de ce qu'un substitut apparemment si imparfait produise un plein effet. Il note également le caractère parcellaire et incomplet de toute espèce de construction. Freud emploie les mots histoire, vérité, et vérité historique .Etablissant une analogie entre le délire d'un individu, la construction par l'analyste, et les délires de l'humanité, il nous dit: "de même que l'effet de notre construction n'est dû qu'au fait qu'elle nous rend un morceau perdu de l'histoire vécue, de même le délire doit sa force convaincante à la part de vérité historique qu'il met à la place de la réalité repoussée. "La vérité historique étant la vérité puisée dans le refoulement de temps originaires oubliés.
Il me semble pouvoir dire sans forcer les choses que ce qui importe est, autant que la séquence événementielle en tant que telle (l'histoire exacte des faits), le refoulement de cette séquence, ce qui s'est passé subjectivement à ce moment là., ce que Freud nomme le processus psychique, et dont le blanc de la mémoire, du discours, ou le symptôme porte la trace, conserve paradoxalement la mémoire, tout en en marquant le refoulement. Lacan insiste, lui, sur l'assomption de l'histoire du sujet.
Cette notion de la vérité du signifiant, de la vérité signifiante, et non pas de la signification que l'on donne aux événements, se retrouve de manière particulièrement nette dans l'exemple que donne Lacan dans " la direction de la cure "Freud fait une interprétation / construction inexacte à l'homme aux rats. Il lui explique que son mariage avec la dame de ses pensées lui est impossible à , la suite d'une interdiction de son père. Ce qui est faux. Or cette construction fait affluer tout ce qui touche au pacte ayant présidé au mariage de ses parents, et y trouve les motifs des impasses de sa vie morale et de son n désir. Donc l'analysant valide par l'afflux de matériel signifiant la construction. Freud parlerait d'attraper la carpe de la vérité avec l'appât du mensonge. Donc, cette construction fausse était vraie. En quoi? En ce que Freud, faisant porter sur le père réellement mort l'origine de l'interdiction , mettait en lumière le fait que la fonction de l'Autre, dans la névrose obsessionnelle, est tenue par un mort , et que d'être mort, ce père avait rejoint le Père absolu .On retrouve également là, la manière dont le réel, ce père mort, trouve sa place dans la cure, conjointement à, du fait même de la construction symbolique. Voilà comment une interprétation factuellement inexacte est vraie dans le registre du signifiant.
Que dire alors? Pourrais-je dire que l'analyste croit qu'il existe une vérité , la vérité inconsciente du sujet? Dans la mesure où le terme croire suppose qu'il y a une figure du savoir, je ne l'utiliserai pas. Ce qu'il sait pour l'avoir éprouvé, expérimenté, c'est l'assujettissement de chacun aux lois du signifiant, et qu'il n'y a pas d'au-delà du langage., pas de métalangage. En ce sens, il ne dispose d'aucun garant personnel, puisque la seule garantie est celle dont nous parle Freud, cette réalisation d'une parole dans laquelle le sujet construit son histoire, se construit comme histoire, donc le travail même du signifiant. Cette garantie est on ne peut moins assurée puisqu'elle ne dépend pas de lui, elle n'est pas sienne, et elle est toujours à venir dans la parole pleine de l'analysant. Cependant, elle est aussi un effet de ce savoir qui est le sien, savoir issu de l'analyse.