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Représentants et représentations.

Dans l'extraordinaire histoire de la vie sur notre planète survient au cours de l'évolution des espèces vivantes la venue de la famille de l'une d'entre elles qui ne se contente plus de vivre. Vivre, c'est à dire, de la plus petite animalcule, la plus petite plante, jusqu'au mammifère le plus perfectionné, percevoir son environnement et à partir de cette représentation avoir les actions adaptées pour perpétuer au mieux la vie, la sienne et celle de son espèce. Une d'entre elles, celle des homidés, à un moment de son évolution, ne se contente plus de cela. En saurons-nous un jour les raisons?

Il est survenu à ces lointains ancêtres de produire un représentant de leur représentation.

Etait-ce pour leurs semblables, leurs dieux, ou pour eux-mêmes? Etait-ce un désir, une nécessité, un jeu? Nous ne le saurons sans doute jamais.

Mais cette marque, ce représentant, n'était ni une trace, reste involontaire d'un passage dans un environnement qui en garde mémoire et dont l'existence demande un lecteur adéquat, ni un élément du code d'un langage animal, dont la fixité et l'univocité des liaisons entre éléments et significations l'apparentent à un comportement régi par un pattern instinctuel, garant de la fixité du codage, tel que les partenaires y obéissent sans ambiguïté possible, stimulus précis d'un comportement adapté. Cf. le langage des abeilles.

Non, cette marque, ni involontaire, ni instinctuelle, portait en elle une volonté, une intentionnalité, même balbutiantes. Celle d'une extériorisation qui fasse indice, même éphémère, même maladroit ou succint d'une représentation intérieure, qu'on suppose celle-ci perception, émoi ou rêve, souvenir de chasse, de cérémonie, d'existence, ou de soi-même. A venir s'inscrire, extériorité, dans le bois, la pierre ou le sable, il représentait ainsi la représentation intérieure, l'image au sens le plus large, d'éléments de la réalité extérieure aussi bien qu'intérieure, du mammouth à la pulsion, témoignage de leur existence à qui pouvait le voir. A commencer par le suet lui-même.
Qui a vu un enfant lors de ses premiers gribouillages et la joie qu'il en manifeste, sait qu'il a affaire à des marques volontaires où l'enfant perçoit un indice de lui-même, et non à de simples traces involontaires. Nos amis préhistoriens nous montrant à l'envie les dessins de nos lointains ancêtres n'ont-ils pas la tendresse des mères devant les premiers essais de leur enfant, par où elles perçoivent l'indice de son évolution. Devrions-nous dire son humanisation? Car ces marques inscrites dans la pierre, représentantes de représentations, ne viennent-elles pas à rappeler la possible absence des objets réels de ces représentations? Absence possible du seul fait qu'elles puissent subsister alors que ces objets ne sont plus, ou sont ailleurs, ou à l'intérieur même des sujets, imperceptibles. Une amie analyste nous disait la reflexion de Freud autour des pulsions, de leurs représentations, et des représentants de ces représentations. C'est d'ailleurs cette reflexion qui nous a mis sur cette voie.
Humanisation, disions-nous, puisqu'à considérer ces marques comme représentants des représentations, images, perceptions, mémoires, des objets de la réalité, aussi bien intérieure qu'extérieure, ne sommes-nous pas devant ces trois étages comme devant les trois étages distingués par la linguistique: signifiant/signifié/référent, ou au moins partiellement devant leur prototype. Un autre ami analyste nous montrait comment devant les dessins des mains négatives trouvées abondamment dans les sites préhistoriques, on pouvait y percevoir une préfiguration du signifiant. Le vide de l'en creux de la main dessinée par son contour y étant l'équivalent de celui que porte en lui le signifiant. A évoquer l'objet il en marque l'absence. Et à s'y substituer, en révoque l'être. A cet en creux de l'être constituant du signifiant, il associait l'en creux du père mort de la horde primitive, celle située à l'orée du mythe freudien de "Totem et tabou", dont le meurtre originerait la loi humaine. Ontogénèse et phylogénèse encore se croisant. Comme il le fut par ailleurs rappelé de l'intérêt aussi bien pour la préhistoire que pour le dessin d'enfant. Mythe, disions nous, car la horde primitive, qu'évoque Freud, fut bien souvent considérée fantaisiste par les anthropologues. Mais n'a t-on jamais remarqué que la dite horde ressemble étrangement à celle de nos cousins, les grands singes? Et que ce dont nous parle Freud, c'est du passage de l'animalité à l'hominisation. Car comment passer de la loi du plus fort, celle du mâle dominant, à une loi de répartition équitable, celle des frères entre eux, sans quelques signifiants minimum? C'est à dire sans quelques représentants des représentations, des femmes, des gibiers, des avantages, qui puissent s'échanger? Ce sont de ces échanges que nous furent évoqués les indices lointains. Echanges, et non luttes ou rivalités de territoire issues de la force animale.
Evocation à partir de ces traits, de ces images laissées par nos ancêtres sur les pierres gravées. Représentants, signifiants, donc, des quels la faiblesse de liaison avec la représentation était au contraire la puissance et la promesse de créativité. Un trait pouvant aussi bien représenter un mammouth, un amour, une sagaie, un souvenir. Les représentations pouvant s'échanger selon les moments et les contextes de même que les représentants jusqu'à atteindre à la permutabilité que connaissent nos systèmes symboliques et leur jeu différentiel. A la différence du signe du code animal invariablement fixe, ou tel signe représentera toujours le même élément constant. Non pas une fleur avec toutes ses beautés et variations mais uniquement un stock de pollen, par exemple. Ce à quoi nous conviaient les orateurs de ces journées, au delà de l'évocation des œuvres de nos lointains ancêtres, c'était donc au passage de l'animal à l'homme.
Et à notre émotion face aux indices de cette naissance.

J.J.L Mai 2018