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La négation portée par sa verticalité, (Houriya Abdelouahed, extraits)
à Michel Chodkiewicz

A peine est-il installé qu'il dit : "Je n'avais pas envie de venir" Et juste après : "Vous pensez que je suis un homme qui bat les femmes. Non, je ne suis pas un homme qui bat les femmes". Au fil des séances :"vous allez me dire que c'est en lien avec mon père, mais non". "ca n'a rien à voir avec ma mère"...
La projection est massivement utilisée afin de renvoyer toutes les idées qui tentent d'émerger. "Nous comprenons, dit Freud, que c'est le renvoi, par projection, d'une idée incidente qui vient d'émerger"(1).
Négation et dénégation
C'est dans la cure que Freud mit en évidence le mécanisme de dénégation, ce détour particulier ou cette "ruse" selon l'expression de P.-L. Assoun. Le refoulé parvient à se frayer un chemin jusqu'à la conscience à la condition de "se faire nier". Ainsi, le refoulement subsiste sous la forme de la non acceptation. La fonction intellectuelle se sépare du processus affectif. L'inconscient se fait reconnaître et s'exprime dans une formule négative, "un mode de présenter ce qu'on est sur le mode de ne l'être pas" (2). Le refoulement demeure mais sous la forme d'une non acceptation. L'expression linguistique est mise au service des processus de pensée.
Ainsi, plus qu'un simple mécanisme de défense, il s'agit de la genèse même de la pensée. Ce qui nait est la pensée mais pas avant que le contenu ait été affecté d'une dénégation. Dans la séparation de l'intellectuel de l'affectif, Freud formule une sorte de genèse de jugement, "soit une genèse de la pensée" (3). L'opération de la fonction de jugement est possible grâce à la création du symbole de la négation qui "a permis à la pensée un premier degré d'indépendance à l'égard des conséquences du refoulement, et par là, à la contrainte du principe du plaisir" (4).
Le processus intellectuel de jugement comprend deux temps : jugement d'existence qui participe de l'affirmation et le jugement d'attribut, de la négation. Mais tandis que l'affirmation appartient à Eros et est substitut de l'unification, la négation relève de la pulsion de mort et se soutient de l'expulsion. Ainsi, dit Freud, le négativisme de tant de psychotiques, cet "appétit de destruction" (Hyppolite) trouve sa source dans une désintrication pulsionnelle et suppression des composantes libidinales. Seule demeure la pulsion de mort.

Spitz, qui s'intéresse à l'instauration de la communication sémantique et verbale, au processus de pensée ainsi qu'à la formation des concepts, stipule que les idées de Freud sur la négation peuvent s'appliquer à l'observation directe du nourrisson (5). Spitz cherche à différencier le signe de tête sémantique de la négation du comportement de fuissement. Le schème phylogénétiquement préformé du comportement de fuissement devient le moule du geste sémantique du signe de tête négatif. La faculté d'attacher une signification sémantique au comportement constitue l'une des fonctions du moi. Le non constitue le lieu d'une identification avec l'objet libidinal "en vertu de l'investissement agressif dont a été doté ce non au cours des expériences de déplaisir". L'enfant tourne l'agression contre lui-même. Il s'agit donc d'une identification avec l'agresseur.
L'enfant qui signifie le non met en évidence qu'il est arrivé à un jugement. Spitz écrit que la signification du non est dérivée du comportement d'évitement lié au refus du sein et provoque le rassasiement. La négation est une création du moi. Le concept du non n'existe pas dans l'inconscient. Il est placé au service de la fonction du jugement du moi. L'acquisition du geste du non sémantique signifie que l'enfant atteint le stade du "troisième organisateur". Ce dernier institue la suprématie de la communication qui remplace de plus en plus l'action. Ce chemin, conclue Spitz, est "celui de l'humanisation".
Le geste sémantique du oui, conclue Spitz, a une signification "diamétralement opposée à celle du signe de tête négatif", cette opposition n'existe pas dans les prototypes moteurs de ces deux gestes. Le signe de tête de gauche à droite, horizontal, et le signe de tête de haut en bas, vertical, "sont tous deux l'expression d'un effort appétitif, acquiesçant, affirmatif - suivant les termes de Freud, d'une tendance visant l'union, en un mot d'un "Oui"" (6).
Ce dernier passage sur l'horizontalité et la verticalité dans leur rapport à la négation mérite que l'on s'y attarde. Et afin d'examiner cette question, nous allons emprunter un détour en faisant appel à la science des lettres chez les Arabes en général et chez Ibn 'Arabî (1165-1240) en particulier.
Pourquoi Ibn 'Arabî?
Mystique, poète et philosophe, il fut surtout un grand philologue. Selon lui, les préceptes de l'islam ne peuvent se défaire de la langue arabe, langue à racines. D'un amour incommensurable de la langue, il forgea une méthode. Méthode basée sur un respect inconditionnel pour "la souveraineté de la lettre" (M. Chodkiewicz). Son texte est habité par un souci de déchiffrement de ce qui demeure caché néanmoins vivant dans les noyaux sémantiques de la langue arabe. Le respect akbarien (d'Ibn 'Arabî) du texte coranique est en fait une inclination devant la force mytho-poétique de la langue. C'est le respect de ce qui se meut et se déploie dans les plis de la langue qui fera que le débat sur le corps de Dieu deviendra sous sa plume une réflexion sur le corps du langage et que la dématérialisation du corps de Dieu, une désanthropomorphisation du langage (7). Le religieux pour Ibn 'Arabî devient recueillement de la langue. Et si sa doctrine porte le nom de wahdat al-wujûd (l'unicité des êtres), c'est parce qu'il n'a cessé, tout au long de sa vie, de réfléchir sur ce substrat essentiel qui constitue l'être du sujet à sa voir le langage.
Ce travail sur la langue permet de réviser certaines postions et certaines croyances : celle de Freud définissant l'islam comme une simple répétition abrégée du judaïsme (avec toutefois un manque capital à savoir le meurtre du fondateur de la religion musulmane) (8), ou encore celle de Benveniste sur la non existence d'une langue qui échapperait au principe de contradiction (9).
Nous verrons alors que c'est dans cette expérience de la langue que s'inscrit la verticalité et que cette dernière est loin d'être le simple geste visible et observable d'un haut en bas comme le stipule Spitz.
La science des lettres
La science des lettres, nommée la science de Jésus, fut étroitement liée à la question de l'horizontalité et de la verticalité comme nous l'indique le titre de ce 20° chapitre des Futûhât : "La science propre à Jésus. D'où vient-elle et Jusqu'où va-t-elle? Quelle est sa modalité ? Concerne-t-elle la hauteur du monde ou sa largeur ou encore les deux à la fois?" (10)
(....)